Suzanne Valadon


Suzanne Valadon (1865-1938)

Le 1er mars 1914 débute à Paris la trentième édition du Salon des Indépendants, une exposition qui réunit les artistes les plus novateurs du moment. Placé sous l’égide de la Société des artistes indépendants fondée en 1884, cet événement majeur offre une vitrine de choix aux artistes en devenir. C’est un rendez-vous incontournable où le Tout-Paris se presse !

Cette année-là, Suzanne Valadon expose une toile monumentale : Le lancement du filet qui mesure deux mètres sur trois. Loin de passer inaperçue, cette œuvre qui représente le corps nu de trois hommes en train de lancer un filet de pêche interpelle le public. L’audace de l’artiste, une femme, qui n’a pas hésité à peindre la nudité masculine ne laisse personne indifférent. Le modèle, André Utter, est le jeune amant de l’artiste, de vingt-cinq ans son cadet. Les muscles saillants et le galbe de ses fesses sont offerts au regard sans pudeur. Il est représenté dans trois positions différentes, de dos, de trois-quarts et de face. Il n’en faut pas plus pour heurter la sensibilité des critiques misogynes. L’un d’entre eux, Arthur Cravan, connu pour ses passes d’armes acerbes, n’hésite pas à traiter Suzanne Valadon de vieille salope dans sa revue

Maintenant. Une insulte pour laquelle il sera condamné pour diffamation. Dans un supplément à sa revue, il répliquera avec une ironie mordante : « Contrairement à mon affirmation, madame Suzanne Valadon est une vertu » !

Âgée de quarante-neuf ans, l’artiste en a vu d’autres. Suzanne Valadon est une suffragette de l’art habitée d’une forte ambition personnelle, un trait de caractère qui lui permet de mener une existence sans concession. Pourtant, rien ne la prédestinait à devenir une des artistes féminines les plus importantes du début du XXème siècle. Longtemps oubliée des livres d’Histoire, on lui reconnaît aujourd’hui une forte influence dans ce que l’on a appelé l’Ecole de Paris, un mouvement artistique né dans les années 1900 à Montmartre.

En effet, entre 1900 et 1920, Montmartre devient l’épicentre de la vie artistique parisienne, des artistes venus du monde entier s’y côtoient et s’influencent les uns les autres. En quête de nouveaux horizons, ils cherchent à s’affranchir des conventions établies. Ainsi, ils tracent une nouvelle voie artistique, qui les tient éloignés de l’académisme.

À la même époque que Suzanne Valadon, on retrouve à Paris : Pablo Picasso qui va développer le cubisme, Marc Chagall et son esthétique poétique qui tend vers le symbolisme et Amedeo Modigliani dont les figures allongées bouleversent l’art du portrait.

Autodidacte, Suzanne Valadon est une artiste à contre-courant des codes sociétaux de son époque. Née en 1865, de père inconnu, Marie-Clémentine (Suzanne est son nom d’artiste inventé par son ami Toulouse-Lautrec qui, la voyant poser pour des vieux artistes, la compara au personnage biblique de Suzanne et les vieillards) vient d’un milieu social très pauvre. Elle grandit auprès de sa mère, Madeleine, lingère de profession, avec laquelle elle s’installe au bas de la Butte Montmartre. D’abord apprentie couturière, elle se lance à quinze ans dans une carrière d’acrobate au sein du cirque Fernando et Molier, mais une vilaine chute la contraint à renoncer à ses velléités acrobatiques. C’est finalement en tant que modèle, sous le pseudonyme de Maria, qu’elle découvre la vie de bohème.

À dix-sept ans, elle devient la muse des peintres installés à Montmartre, notamment Puvis de Chavannes, Renoir, Toulouse-Lautrec. Ce dernier, qui a découvert ses dessins, l’encourage à passer de l’autre côté du chevalet. Il lui conseille de rencontrer Degas, peintre et mécène, pour recueillir son opinion. D’abord réticent, le maître encourage la jeune femme :  » Vous êtes des Nôtres » lui lance-t-il, en découvrant son trait sûr et délicat. Peu à peu, elle se lance dans une carrière artistique.

La reconnaissance de ses pairs lui donne le courage d’abandonner son rôle de modèle pour être peintre. Paris devient alors son école et Montmartre son atelier. Elle peaufine sa technique auprès de ses amis artistes. Sa palette de couleurs s’inspire de celle de Matisse et de Cézanne, sans toutefois verser dans le fauvisme. Fruit de sa courte relation avec Miquel Utrillo, Maurice Utrillo (qui deviendra peintre) lui sert de modèle.

Fille-mère à dix-huit ans, elle s’occupe seule de subvenir aux besoins de sa famille. Elle peint aussi André Utter, un ami de son fils qui deviendra son amant, son modèle et pour qui elle divorcera.

Ses nus sont devenus ses œuvres les plus remarquables, notamment Adam et Eve, réalisée en 1909, où elle s’est représentée nue avec André Utter. Un crime de lèse-majesté pour une scène biblique.

Qu’importe, Suzanne préfère les chemins de traverse aux voies académiques. Chez elle, la nudité masculine est sensuelle, tandis que le nu féminin est cru, sans complaisance, sans volonté de plaire au regard du spectateur. Elle a su bouleverser les codes de la représentation des corps dans la peinture. Une volonté de s’affranchir des diktats de l’art que l’on retrouve également dans ses autoportraits. Le dernier qu’elle a laissé d’elle la montre vieillissante, les seins nus. Son regard fixe le spectateur, elle a soixante-six ans, elle n’a jamais été aussi libre, aussi belle et aussi déterminée !

Auteur : Audrey Marty

Correctrice : Agnès 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *